Par Cléo

Le cinéma est depuis de nombreuses années l’art le plus cher à mon cœur. Enfant je l’idéalisais, le qualifiais de « magique » et c’est toujours le cas. J’ai su dès le collège que je voulais travailler dans le cinéma et faire des films. Je prononçais avec beaucoup de fierté « être réalisatrice ». Aujourd’hui j’ai 20 ans et je suis en troisième année d’une licence de cinéma qui me plait beaucoup. Mais depuis peu mon désir d’être réalisatrice s’est accompagné d’une inquiétude.

J’ai bien conscience qu’il s’agit d’un milieu très fermé dont les portes ne s’ouvrent pas à la fin d’un parcours précis, que les contacts et l’expérience sont plus importants que les diplômes. C’est une remarque que mes proches et mes professeurs de licence font fréquemment. 

Mais ce qui m’inquiète réellement aujourd’hui en ce qui concerne mon désir de réaliser des films c’est tout simplement d’être une femme. Il y a peu de temps que j’ai ouvert les yeux sur les chiffres concernant les femmes au cinéma et leurs témoignages. Les faits sont désastreux. 

L’enquête la plus récente du CNC1 date de 2018 et utilise des données collectées entre 2012 et 2016. Sur cette période, 19,7 % des films français sortis en salles sont réalisés par des femmes, soit 224 films. Et bien que le CNC se félicite d’obtenir un score plus élevé que l’Allemagne (121 films),  l’Italie (52 films) et la Grande-Bretagne (45 films), ce chiffre m’alarme. En effet ce type d’écart se retrouve partout : écarts de salaires horaires (deux exemples parmi des dizaines: 5,5% de moins pour les monteuses, 30,7% de moins pour les réalisatrices), écarts dans le budget consacré aux films (en moyenne 1,7 fois moins pour des films réalisés par des femmes: environ 3,45M€ contre 5,66M€ pour l’oeuvre d’un réalisateur). On remarque également que les films français réalisés par des femmes sont généralement plus nombreux à être aidés financièrement par différentes structures, mais que les sommes engagées sont moins importantes. 

Les exemples peuvent s’énumérer longtemps : le manque flagrant de femmes dans les festivals (en compétition et dans le jury), dans les programmes scolaires d’éducation à l’image, dans certains emplois de l’audiovisuel (seulement 3,1 % d’électriciennes et 39 % d’actrices) … 

La SACD2 a intitulé sa propre enquête sur le spectacle vivant et le cinéma : « Où sont les femmes ? Toujours pas là ! ». Et lorsqu’elles le sont… leur situation n’est pas simple. 

Bien que le sujet mériterait un article à part entière, les témoignages recensés sur le site « Paye Ton Tournage » depuis mars 2018 par deux étudiantes d’une école de cinéma belge donnent un aperçu du quotidien des femmes travaillant dans le cinéma : remarques sexistes, harcèlement, agressions… Parmi les centaines de témoignages on peut lire par exemple la remarque de ce professeur à une élève “Une femme sur un tournage c’est important, ça permet de canaliser les hommes”, aussi bien que des récits d’agressions : “Pendant la prise il lâche le contre-manche de la caméra pour me prendre le sein. Comme ça tourne je n’ose rien dire.”.

L’une des créatrice du site donne des pistes concernant l’omerta assez forte qui réside face à ces agressions : « Cela tient du fait que c’est avant tout un milieu précaire et fonctionnant essentiellement grâce à un réseau. Les victimes bien souvent ne souhaitent pas s’exprimer par crainte d’être cataloguée et de mettre en péril leurs futurs contrats et/ou emplois. Faire des vagues au sein d’une équipe et rompre la bonne ambiance apparente ne serait pas bien perçu. En outre le cinéma est un milieu très masculin où le sexisme est « intégré » et où il est difficile pour une femme de faire sa place et de la garder. »

Ces chiffres et ces témoignages dressent donc un portrait sombre du métier qui me fait rêver… Pourtant, en parlant avec deux amies étudiantes en cinéma, nous restons animées par ce puissant désir de faire bouger les choses, de faire partie du changement qui semble avoir déjà commencé. Continuer à aller voir les films de réalisatrices qui sortent au cinéma, continuer à parler du travail de femmes cinéastes, monteuses, techniciennes… continuer de soutenir la parole de celles qui la prennent et plus tard, comme le dit l’une d’elles, « réaliser des films avec de la bienveillance, de la sororité, par et avec des femmes » ! 

(1) Centre National du Cinéma & de l’image animée
(2) Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques